Eltono interview [fr]


Tu viens de Paris mais tes aventures en tant que Eltono ont réellement commencé à Madrid. Ce n’est pas compliqué d’imaginer pourquoi tu es resté 11 ans en Espagne. Mais il parait que tu vis maintenant à Pékin. Pourquoi es-tu parti en Chine?

> J’ai l’impression d’avoir vécu une des meilleures époques de Madrid, au début des années 2000 l’Espagne était un endroit incroyable à vivre, tu t’y sentais vraiment libre, la vie c’était la rue et, en plus, tu pouvais peindre partout. Comme tu le sais déjà sûrement, l’Espagne a beaucoup changé durant les 10 dernières années, la mairie de Madrid fait de gros efforts pour que la ville devienne une capitale européenne aussi ennuyeuse et restrictive que les autres. Je ne crois pas qu’ils y arriveront mais ils essaient très dur… Je pense vraiment que vivre à l’étranger est une des expériences les plus enrichissantes. En tant qu’artiste, on découvre et on apprend énormément. 11 ans c’est beaucoup, Madrid a eu un impact très important sur ma vie d’artiste et, donc, c’est tout naturellement que j’ai toujours eu envie de répéter l’expérience, apprendre une nouvelle langue et découvrir une nouvelle culture. Je crois que 2010 était un bon moment pour partir. J’ai choisi la Chine pour de multiples raisons ; deux d’entre elles étant le challenge linguistique et la différence culturelle. En tout cas ça a été un bon choix, Madrid me manque, bien sûr, mais j’adore vivre, travailler et apprendre à Pékin. La Chine c’est fascinant…

Tu as sorti avec Stickit.nl un livre intitulé « Line and Surface » C’est comme une rétrospective, un aperçu de toutes tes productions depuis les 12 dernières années. C’était agréable de parcourir tes archives ? De quoi es-tu le plus fier de cette époque ?

> Ça a effectivement été un exercice très intéressant de revenir sur tous mes travaux et de les revoir avec le recul d’aujourd’hui. Certains m’ont même parut plutôt frais et actuels bien que je les avais complètement oubliés ! Ça a été une tâche difficile de sélectionner quels travaux je devais inclure dans le livre… Je ne me sens fier d’aucun projet en particulier, mais une fois tout le matériel rassemblé, je me suis rendu compte que durant toutes ces années, j’ai réussi à marquer une ligne de travail manifeste et je crois que ça c’est vraiment important. Par ailleurs, l’expérience d’avoir préparé et présenté le livre avec mes amis de Stickit a vraiment été formidable, je ne les remercierai jamais assez. !

Tu as visité beaucoup de villes et de pays. De tous les endroits que tu as visités, lesquels sont restés les plus mémorables ?

> J’aime vraiment l’Amérique Latine, je pense qu’il s’y passe beaucoup de choses authentiques, toutes la musique que j’écoute vient du Mexique, du Brésil, d’Argentine ou du Pérou. Les meilleurs souvenirs que je garde viennent du temps où j’ai fait mes premiers projets à Monterrey au Mexique. Les deux mois que j’ai passé en résidence artistique dans le quartier de Tampiquito font encore partie des meilleurs moments de ma vie. Mes dernières années passées à Madrid à monter l’atelier Noviciado 9 ont aussi été épiques ! La première fois que je suis allé à Varsovie, durant l’été 2011, j’ai eu la très agréable impression de revivre le Madrid de 2001, j’ai entendu dire que les polonais sont les espagnols de l’Europe de l’est et je crois que c’est plutôt vrai ! L’Asie aussi est fascinante, l’environnement urbain est super saturé de tas de choses dans tous les sens, je trouve ça très inspirant pour travailler dans la rue ; et aussi parce qu’en général les rues sont vierges d’art urbain.

Tu as commencé à travailler sous le nom Eltono il y a plus de 10 ans déjà. Beaucoup d’artistes, quand ils commencent à travailler sérieusement avec des galeries d’art, abandonnent leur nom de graffiti. As-tu déjà songé à utiliser ton vrai nom ?

> C’est une bonne question. Pourquoi devrais-je changer mon nom ? Ça fait plus sérieux de travailler sous son vrai nom ? Je pense que la seule chose qui doit être sérieuse c’est le travail de l’artiste et non pas comment il se fait appeler. Je ne suis pas un extrémiste du graffiti mais c’est de là que je viens et c’est là que j’ai appris à travailler dans la rue et à apprécier l’espace urbain. Les taggeurs, pour des raisons évidentes, peignent en utilisant un pseudo ; mes activités artistiques sont nées autour de l’utilisation d’un surnom et je ne vois aucunes bonnes raisons pour que cela change. Si certaines personnes me connaissent aujourd’hui c’est surtout parce que j’ai peint durant 20 ans dans la rue et c’est pour cette raison que je continue d’utiliser mon tag et pas mon vrai nom. Mon identité n’est pas secrète mais ce n’est pas le nom que j’utilise pour travailler. Dans ta question, tu as écrit : « quand ils commencent à travailler sérieusement avec des galeries d’art » ; pour moi, il n’y a pas de différence entre le travail dans la rue et le travail dans les galeries, ce sont deux espaces autant valables l’un que l’autre pour y exposer de l’art. Je travaille très sérieusement dans la rue et très sérieusement dans des galeries ou des musées. Quand j’ai commencé à bosser avec des galeries, mon travail n’a pas changé du tout. Je crois que c’est un des problèmes majeurs pour les artistes qui peignent dans la rue (et qui le revendiquent) quand ils commencent à exposer, certains se contentent de faire des reproductions sur toile de leur pièces de rue, balayant au passage toute la ville qui normalement est autour de l’œuvre, la laissant, à mes yeux, vide de tout contenu. Une œuvre générée furtivement dans la rue ne pourra jamais être comparé à une œuvre identique générée confortablement dans un atelier. Je vous conseille de lire le brillant essai que Javier Abarca a écris à ce sujet dans la monographie sur le projet Deambular (en espagnol et anglais) : www.urbanario.es/en/monographs/monograph/art/eltono-deambular.



C’est plus facile de vivre de son art maintenant que le graffiti et le Street-art sont fashionable, à la mode ?

> Peut être si ton travail est fashionable. Je ne crois pas que le mien soit fashionable du tout, sinon je m’en serai déjà rendu compte ! Je crois qu’il me manque quelques Mickey et autre Marilyn peints en grand à l’aide d’un projecteur !!! (j’adore comment mon ami Tim résume tout ça très brièvement dans un post qu’il a écris à propos de ma dernière expo en Chine : yeslifeblog.tumblr.com/page/2#33228538762).
Plus sérieusement, cela fait plus de huit ans maintenant que je me consacre exclusivement à mon travail d’artiste et je ne me suis jamais laissé influencer par la vendabilité au moment de créer une pièce ; si elle intéresse quelqu’un qui veut l’acheter, parfait ! Sinon, ça m’est égal. De toute façon, il semblerai que la société se tourne déjà vers le prochain phénomène fashionable et il est bien possible que le Street-art n’intéresse plus personne très bientôt.

Quand tu as commencé ton site vers 2000, il n’y avait pas que des photos de tes travaux mais aussi des photos de rues des endroits que tu visitais. Es-tu encore intéressé par ce qu’il se passe dans la rue ?

 > Bien sûr, je travaille dans la rue tout le temps, je passe énormément de temps dans la rue et j’ai un atelier seulement pour voler le wifi, chatter un peu y ranger du matériel. Donc, naturellement je suis encore très sensible à ce qui se passe dans la rue. Je suis bien plus inspiré par les comportements spontanés des gens normaux que par le travail d’autres artistes, mais bien entendu je remarque toutes les interventions sauvages exécutées dans la rue. J’ai encore le réflexe de retrouver mon chemin dans la ville en utilisant les grafs et une des choses que j’apprécie encore le plus c’est de voir un bon gros chromestylebanlieue parisienne. En général, je puise toute mon inspiration de la rue, mais j’ai aussi beaucoup d’admiration pour certains artistes reconnus comme Francis Alÿs, Daniel Buren, Jacob Dahlgren et bien sur Sol LeWitt.


Tu as fait plusieurs collaborations à succès avec MOMO. Il y a-t-il d’autres artistes avec lesquels tu voudrais collaborer ?

> Quand MOMO et moi travaillons ensemble, tout est très fluide et on passe notre temps à s’éclater. Nous partageons les mêmes points de vue sur l’expérimentation et les exercices aléatoires. Maintenant, il y a bien sûr beaucoup d’artistes avec lesquels j’aimerai collaborer et je crois que depuis longtemps, les projets les plus intéressants viennent du nord de l’Europe. Je collabore avant tout avec mes amis, l’Equipo Plástico, les gars de Noviciado 9 à Madrid…


Avec Space Invader, tu es probablement un des rares artistes qui ont travaillé sur le même projet depuis plus de 10 ans et dont le travail reste frai et intéressant. Mais ne t’arrive-t-il jamais que tes expériences avec des couleurs et des formes simples t’ennuient ? N’aimerais-tu pas essayer quelque chose de totalement différent ?

> J’essaie des choses nouvelles avec chaque projet et, en même temps, je m’efforce de travailler autour de la même idée et de la faire avancer toujours plus loin. Je ne crois pas que ce serait stimulant pour moi de travailler en même temps dans 1000 directions différentes. Je préfère travailler dans un cadre bien défini et à partir de là, tenter de nouvelles expériences. Je trouve que l’exercice consistant à rénover son travail autour d’une idée centrale est un défi plus intéressant. C’est comme ça qu’il est possible de creuser plus profond dans l’investigation, d’essayer toutes les possibilités et apprendre plus. C’est important pour moi de développer une ligne, créer quelque chose de personnel. Comme le graffiti : récurrent et identifiable. C’est comme faire de la recherche et pour l’instant, il me reste beaucoup à découvrir sur l’abstraction géométrique dans l’espace public. Ensuite, sortir la nuit pour faire une peinture furtive c’est encore ce que je préfère. Je continue à peindre illégalement très régulièrement, j’essaie de laisser des traces partout où je vais, c’est ça le graffiti et c’est pendant ces moments là que j’apprends le plus sur la rue. J’ai peint ma dernière pièce illégale il y a deux jours dans le sud de la France.

Où te vois tu dans 10 ans?

> En train de faire de l’art librement dans la rue. En train d’explorer toujours plus à fond la limite entre espace public et espace privé. En train d’impliquer le public dans des expériences toujours plus bizarres. En train de danser le Tecno Melody à Recife.


www.eltono.com

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